L’hiver 1897-1898 fut inhabituel, voire extraordinaire à bien des égards, du moins pour cette époque. Un correspondant de St-Imier du Journal du Jura le relevait déjà au début de janvier. Il constatait alors que les frimas s’étaient réduits jusque là à «huit à dix jours de neige» en décembre et à «quelques brouillards de temps en temps». La température était si douce qu’elle rappelait «l’automne ou le printemps commençant»1.
En Valais, on relevait plus précisément que cette douceur avait succédé aux «grands froids» dès le Nouvel An, que le foehn soufflait, parfois avec violence, depuis trois jours et que la neige fondait à vue d’œil2. À Porrentruy aussi ce climat paraissait «extraordinaire», notamment à un vieillard qui déclarait «ne plus se souvenir d’avoir vu» cette période de l’année «aussi belle, sans neige ou pluie et favorisée d’une température aussi clémente pour nos contrées»3. À Fribourg, on prétendait même, avec 12 degrés mesurés ce jour-là, que le premier janvier avait été un des plus chaud du siècle en Suisse4.

Aux Franches-Montagnes, l’absence de neige et de bise ainsi qu’une température de 8 degré paraissaient même angoissantes. On se demandait s’il n’y avait pas «quelque chose de dérangé sur notre planète»5. On s’inquiétait aussi de l’alternance de gels et de dégels sur les cultures ainsi que de la pénurie d’eau qui «commence à manquer en maints lieux», obligeant bien des agriculteurs à la charrier pour abreuver leurs bestiaux ce «qui n’est certes pas une mince besogne». On attendait donc «avec impatience un changement de temps: de la pluie ou mieux, de la neige»6.
Le recours aux dictons laissait toutefois espérer des averses, au plus tôt pour la Chandeleur (2 février) car elle «vide les fossés ou les remplit»7. On se souvenait aussi du proverbe qui prétend que «si l’hiver ne fait son devoir aux mois de décembre et janvier, au plus tard il se fera voir dès le début de février»8. Ces observations populaires se révélèrent rapidement exactes en 1898. Après quelques ondées bienvenues, le retour du froid apporta d’abondantes chutes de neige qui tombèrent dès le 3 février, soufflées par un vent violent et glacial9. Deux jours plus tard, on mesurait 38 centimètres de flocons à Évilard, accumulés depuis la veille10.
Ces conditions n’empêchèrent pas les trains, même régionaux de circuler. Mais un brusque radoux et des averses de pluie, suivies d’une baisse tout aussi soudaine des températures (-20° le 8 à La Chaux-de-Fonds!11) allaient rapidement détériorer la situation. Les toits devinrent de véritables dangers pour les piétons12. À Saint-Imier, un ouvrier, occupé à dégager la neige couvrant celui de la brasserie Hauert, glissa et se tua sur le coup13. Un tramway dérailla près de la gare de La Chaux-de-Fonds14, où les habitants de la rue du Manège se plaignaient de l’encombrement causé par la neige, rendant le croisement des traîneaux impossible15.

Le 11 février, aux Franches-Montagnes, on estimait la couche entre 70 et 80 centimètres, voire davantage à «certains endroits critiques». Des escouades d’hommes de corvées s’y activaient pour libérer les chemins. Quant aux trains régionaux, ils circulaient régulièrement, la compagnie faisant passer des locomotives entre chaque convoi pour maintenir la voie libre. Les habitants, eux, ne se plaignaient pas trop de ce retour de l’hiver, finalement supportable. Ils le préféraient encore au temps doux qui l’avait précédé et qui «étonnait par trop»16. Mais, au début de mars, de nouvelles et abondantes chutes de neige seront la cause de nouvelles difficultés. Les paysans notamment durent reprendre les transports d’eau pour abreuver leurs bêtes. Il fallut aussi dégager à la pelle la ligne du régional Saignelégier-La Chaux-de-Fonds, ce qui fut cause d’un accident mortel entre les stations des Émibois et de Muriaux. A l’issue d’une journée passée à déblayer la voie, trois ouvriers montèrent sur la plate-forme d’un wagon de marchandises en queue de train. L’un d’eux, Émile Loichat, tomba à la renverse au démarrage du convoi et fut traîné sur plus d’un kilomètre avant qu’on le remarque. Appelé sur les lieux, le médecin ne put que constater son décès17.
Dès la mi-mars18, le retour du soleil fit fondre la neige, de sorte que l’on trouva dès le 20, sur les rares terrains libérés, les première morilles à Saignelégier19, Renan et Évilard20. Mais ce signe de l’arrivée des beaux jours se révéla trompeur. Le 27 aux Franches-Montagnes, les flocons tombèrent en abondance et les température chutèrent à nouveau. L’hiver prit même «sa revanche» à Porrentruy deux jours plus tard, blanchissant toute la contrée21. À la fin du mois et au début du suivant, l’abondance de neige et le froid causèrent des dégâts dans tout le canton de Berne, mettant à bas des poteaux, cassant les fils qu’ils soutenaient, causant même des électrocutions à Genève22 ainsi qu’un incendie à Zurich23. Toute la Suisse romande se trouva privée de communications télégraphiques et téléphoniques24.
L’hiver se prolongea jusqu’au début de mai dans les Alpes et notamment aux Grisons25. À Montenol en revanche, on constatait le 3 qu’il faisait un temps superbe «depuis quelques jours», que les arbres étaient «couverts de fleurs blanches comme de la neige», que l’herbe grandissait «à vue d’œil» dans les champs et que les troupeaux trouvaient une nourriture abondante dans les pâturages26.

1 Le national suisse, Volume 43, Numéro 11, 14 janvier 1898. “Lettre du Vallon”.
2 Le confédéré [du Valais], Volume 38, Numéro 1, 1 janvier 1898.
3 Le Jura, Volume 48, Numéro 01, 4 janvier 1898.
4 La liberté, 4 janvier 1898.
5 Le Jura, Volume 48, Numéro 03, 11 janvier 1898. Correspondance de Saignelégier.
6 Le Jura, Volume 48, Numéro 9, 1 février 1898
7 Le Jura, Volume 48, Numéro 9, 1 février 1898.
8 FAN – L’express, 15 janvier 1898: LES DICTONS DE JANVIER.
9 L’impartial, 4 février 1898.
10 Journal du Jura, Numéro 30, 5 février 1898.
11 FAN – L’express, 8 février 1898. Information reprise de La Suisse libérale, également imprimée à Neuchâtel.
12 L’impartial, 5 février 1898.
13 L’ami du peuple, 23 février 1898.
14 L’impartial, 10 février 1898.
15 L’impartial, 11 février 1898.
16 Le Jura, Volume 48, Numéro 12, 11 février 1898, correspondance des Franches-Montagnes.
17 Le Jura, Volume 48, Numéro 20, 11 mars 1898.
18 Le national suisse, Volume 43, Numéro 61, 15 mars 1898.
19 L’impartial, 20 mars 1898.
20 Journal du Jura, Numéro 68, 22 mars 1898.
21 Le Jura, Volume 48, Numéro 25, 29 mars 1898.
22 Journal du Jura, Numéro 77, 1 avril 1898.
23 Journal du Jura, Numéro 79, 3 avril 1898.
24 Journal du Jura, Numéro 75, 30 mars 1898.
25 Journal du Jura, Numéro 106, 6 mai 1898, mentionne d’abondantes chutes de neige dans les hautes vallées grisonnes dans la nuit du 4 au 5 mai.
26 Le Jura, Volume 48, Numéro 35, 3 mai 1898.