Élection sanglante aux Genevez1
Le 2 janvier 1869, la Berner Zeitung publiait un court article relatif aux Genevez. Cette brève relevait que des actes sanglants (blutige Händeln) y avaient été commis le 31 décembre, lors de l’élection du maire (Bei der Wahl der (sic) Maires). Elle précisait aussi que la rixe avait entraîné la mort d’Auguste Voirol, que deux autres personnes en étaient ressorties sévèrement blessées et que les coupables avaient été arrêtés. L’information fut reprise sans autre par le Bund du lendemain. Ce journal ajoutait toutefois que la nouvelle était parvenue à son concurrent par un courrier télégraphique parti des Genevez.

Deux jours plus tard, Le Jura, la Thurgauer Zeitung et le Tagblatt der Stadt Biel mentionnaient à leur tour l’événement en passant néanmoins sous silence le nom du défunt. Les deux premiers révélaient pour la première fois que la bagarre (Prügelei) avait eu lieu à coups de couteau (Messerstiche). De plus, et quand bien même il mentionnait que la justice procédait à une enquête, le journal de Porrentruy anticipait déjà ses conclusions en insistant particulièrement sur l’aspect politique du drame. D’après lui, le rapport de cause à effet entre «l’élection du maire» et les «rixes sanglantes» qu’elle avait directement provoquées, semblait évident. Il était d’ailleurs le seul à situer précisément l’événement au mardi précédent 29 décembre, jour de l’assemblée «ordinaire mixte» des Genevez, fixée à 9 heures du matin. La réunion avait été annoncée cinq jours plus tôt dans ce même journal avec comme ordre du jour de «procéder au renouvellement du président de l’assemblée et du conseil, ainsi que du secrétaire de ces deux autorités et de deux membres du conseil».

Quant au quotidien biennois, organe des radicaux seelandais, il allait encore plus loin. Il prétendait que des faits frappants similaires se seraient produits dans plusieurs autres endroits (Solche schlagende Entwicklungen sollen noch an mehreren Orten vorgefallen sein), comme si toute la région en était coutumière…! Quoi qu’il en soit, la thèse du journal Le Jura fut adoptée par la presse libérale et diffusée en Valais par Le Confédéré alors que la Zürcherische Freitagszeitung la répandait en Suisse orientale. Mais le procès du meurtrier d’Auguste Voirol allait démontrer qu’elle était erronée, sans pour autant révéler les véritables mobiles du coupable. Les causes profondes de la rixe n’y seront pas davantage dévoilées. Cependant, le compte-rendu de l’audience montre clairement que l’élection du maire des Genevez n’était pas à l’origine du drame. La bagarre avait éclaté bien après l’assemblée communale. Elle était due surtout à l’abus d’alcool et peut-être aussi à des provocations antérieures.
Chroniqueur des événements, l’instituteur Léon Voirol le confirme dans son témoignage tout en apportant des précisions sur les circonstances et les conséquences du drame. Selon lui et contrairement à l’interprétation des journaux, le meurtre d’Auguste n’étaient pas la conséquence des opérations électorales. Il les avait seulement «accompagnées». Le chroniqueur ajoute néanmoins que ce drame avait «plus ou moins» contribué à «échauffer les esprits» et renforcé le clivage apparu lors de l’assemblée électorale. Deux partis «très animés» s’y étaient formés car trois tours de scrutin n’avaient pas suffi à départager les candidats. Charles-Henri Gigandet, le maire sortant, en poste depuis deux ans au moins, avait obtenu le même nombre de voix que Simon Rebetez, aubergiste, avant de se retirer pour lui laisser la place. Cette première élection fut néanmoins considérée comme illégale par le préfet du district de Moutier et cassée.
Suite au meurtre et à l’enquête en cours, les deux partis en présence aux Genevez étaient «toujours plus animés». La seconde élection du maire déboucha sur la nomination de Charles-Henri Gigandet qui l’emporta de cinq voix seulement. Mais elle fut cassée à nouveau par le préfet suite à une plainte déposée par Basile Voirol et Henri Humair “berdena” parce qu’on avait laissé voter les assistés, soit ceux qui recevaient des secours de l’une des caisses de la commune, dont celles des pauvres. Le Conseil fut obligé de faire des recherches en remontant jusqu’en 1836 pour identifier les bénéficiaires et les exclure du vote. Quelques-uns remboursèrent alors ce qu’ils avaient reçu par le passé pour récupérer leur droit de s’exprimer. Tous les autres durent se retirer au moment de la troisième élection, qui eut lieu le 8 mars suivant Léon Voirol. Durant les opérations, on exigea de même le retrait de tous les parents de ceux qui étaient en ballottage, de sorte qu’on fut contraint «de former trois fois le bureau». Simon Rebetez sortit vainqueur de cette troisième élection, qui fut derechef cassée sur une plainte du curé, à qui on avait contesté le droit de voter dans l’assemblée, et une autre de Justin Voirol portant sur plusieurs autres motifs. C’est dans ce climat tendu que se déroula le procès du meurtrier d’Auguste Voirol.
Le prix d’un homme2
Les 13 et 14 avril 1869, Henri-Justin Voirol, Auguste Humair et Jean-Baptiste Voirol comparurent devant le jury des assises du Jura à Delémont. Ils y étaient déferrés sous la prévention de «mauvais traitements exercés dans une rixe, et dont les suites ont occasionné la mort de l’un des acteurs, et pour deux autres une incapacité de travail absolue de plusieurs jours». Le rappel des faits confirma qu’ils s’étaient déroulés le 29 décembre 1868 en début de soirée, donc bien après l’assemblée communale des Genevez convoquée pour élire le maire. On y soulignait qu’à la fin de la réunion plusieurs participants passèrent de la maison communale à l’auberge de Simon Rebetez, qui venait d’être élu, où ils jouèrent aux cartes en buvant. Vers 17 heures, Henri-Justin Voirol, «surexcité par l’eau-de-vie», y chercha querelle à deux clients en brandissant un couteau et en menaçant d’en faire usage. L’intervention de l’aubergiste et d’un gendarme réussit à le calmer momentanément. Il recommença néanmoins ses agressions par la suite dans la cuisine de l’établissement, où quelques jeunes gens s’étaient retirés.

Trois frères Voirol, du Prédame, ainsi que d’autres habitants du hameau, étaient présents à l’auberge. Ils avaient bien bu eux aussi, mais sans avoir causé aucun trouble. L’un d’eux, voyant l’irritation d’Henri-Justin Voirol et craignant une bagarre, incita ses compagnons à s’en aller. Ils sortirent en effet tous ensemble et rejoignirent un groupe de personnes du village, plus ou moins alcoolisées elles aussi, rassemblées sous le porche d’une maison. Henri-Justin Voirol les suivit jusque là. La rixe éclata à son arrivée et dès qu’il se trouva en présence des frères Voirol du Prédame. D’autres jeunes gens furent entraînés dans la bagarre. Des coups de couteau très graves furent donnés, dont un mortel, reçu en pleine poitrine par Auguste Voirol, qui mourut sur place. Justin et Joseph Voirol furent frappés à leur tour et sérieusement atteints mais ils se remirent heureusement de leurs blessures après 17 jours de soins et de convalescence.
Les soupçons se portèrent très vite sur Henri-Justin Voirol, désigné comme l’auteur des coups de couteau. On l’arrêta ainsi qu’Auguste Humair et Jean-Baptiste Voirol parce que ces derniers avaient été vus participer à la bagarre. Interrogé par le juge d’instruction, Henri-Justin Voirol reconnut les faits en ce qui concerne les blessés. Il refusa en revanche d’admettre être l’auteur du coup mortel. Il maintint cette version lors du procès aux assises. Le ministère public aussi bien que la partie civile, représentée par maître Koller, de Moutier, l’accusèrent de ce meurtre. Maître Auguste Moschard, de Moutier également, avocat de la défense, tenta sans succès de disculper son client en plaidant son innocence plus de deux heures.
Finalement, le jury reconnut Henri-Justin Voirol coupable quoiqu’avec des circonstances atténuantes parce qu’il avait été «avant l’action, provoqué par des voies de fait». On le condamna à trois ans de prison, à verser 2400 francs aux héritiers du défunt et à payer les frais du procès. On notera que le montant de l’indemnité accordée correspondait alors au montant du salaire annuel d’un maître principal aux écoles normales de Porrentruy et de Delémont. Quant aux deux autres prévenus, défendus par maîtres Gigon et Folletête, avocats à Porrentruy, ils furent totalement innocentés et acquittés par le jury qui refusa néanmoins leur demande en dommages et intérêts.
D’après le journal Le Jura, il fallut encore trois assemblées pour donner un maire à la commune des Genevez après le procès du meurtrier d’Auguste Voirol. La première se déroula le 11 mai à 9 heures du matin. Elle avait à nouveau pour but de «procéder à l’élection du président et du vice-président de l’assemblée, du président du conseil et de trois estimateurs». La deuxième eut lieu le 11 juin à 8 heures du matin pour «traiter divers objets». Contrairement à la troisième, du 29 juin, convoquée pour «pour procéder à l’élection d’un maire et traiter d’autres objets», Léon Voirol ne mentionne pas les deux premières réunions. En revanche il cite la dernière, qu’il commente en précisant que les partis commençaient «à fatiguer de ces luttes électorales qui ne produisaient que jalousies, rancunes et vengeances». Il signale en outre l’heureux dénouement de cette réconciliation, qui aboutit à l’élection de Charles Maillard, nommé «à la presque unanimité des suffrages». Il conclut enfin en soulignant que «la paix revint peu à peu, la tranquillité se rétablit et tout le monde fut content».
Cyrille Gigandet
Source: archives des journaux suisses.
