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Jean-Pierre Faigaux père

Jean-Pierre Faigaux père

Extrait tiré de: Vivre a malleray au XIXe siècle

↑Jean-Pierre Faigaux père↑
Biographie

Jean-Pierre Faigaux père est né le 22 décembre 17461. Il était le fils d’Isaac Faigaux (*ap. 1708 – †1789). Son père avait épousé en 1734 Madeleine Miche (†1741) et, en seconde noce, Marguerite Miche2. La première avait mis au monde cinq garçons: Isaac (*1735), Abram (*1737), Jacob (1738-1789) et David (1740-1789). Jean-Pierre était l’aîné du second lit. Il avait pour frères et sœurs Marie (†ap. 1789), Jean (1749/50-1833) et Marguerite (†ap. 1789). Est-ce bien lui qui est mentionné sous ces mêmes patronyme et prénom à La Chaux-de-Fonds, d’abord de 1763 à 1768? On peut le penser car il n’y a pas d’autre Jean-Pierre que lui identifié dans sa génération, ni à Malleray ni à Sorvilier, les deux lieux d’origine de la famille. En outre, deux autres Faigaux, Isaac et David, ses demi-frères, l’y avaient précédé.

Le premier est attesté de 1758 à 1763 comme apprenti chez David-Guillaume Engel, de Douanne et Gléresse, un des maîtres penduliers et négociants en horlogerie parmi les plus en vue alors de La Chaux-de-Fonds3. En 1766, Isaac figure comme horloger sur le Rôle des habitants avec sa femme. Ils habitent quelques mois dans le quartier de Bulles, de même que David «Fégot» «Fégaux» ou Faigaux, maréchal (cultivateur), et sa femme. Cette dernière, une fille du Locle, s’y retrouve seule entre 1771 et 1777 et est qualifiée de pauvre4. Elle donnera naissance à deux filles en 1774 et 1775. Le retour de son mari en 1778-1779 ne changera pas sa situation. Le couple, qui a déménagé dans le quartier de Vallanvron, continue à figurer parmi les démunis. David s’installe, apparemment seul, à Sombaille dès la Saint-Georges (23 avril) 1785, peut-être chez son demi-frère Jean qui y est enregistré dès la Noël de 1784. Il est localisé pour la dernière fois en 1789 à Chamesol, en Franche-Comté plus tard département du Doubs, et les deux filles du couple ou de sa femme au Locle en 18005.

Après son apprentissage et avant son mariage, Jean-Pierre s’installe lui aussi au Locle comme monteur de boîtes. Il y épouse le 29 avril 1775 Judith-Marie Perret-Gentil, fille naturelle du Sieur ancien Pierre Faure? ou Favre? C’est aussi dans cette localité que naquirent ses enfants Jean-Pierre en 1777, Frédéric-Louis (futur maire de Malleray et cabaretier au Grenier du Prince) le 22 janvier 1778 et Julie le 4 octobre 17796. Le père et la mère, probablement accompagnés de toute la famille, sont mentionnés à nouveau à La Chaux-de-Fonds dès 1785, dans le secteur du Grand Quartier. Le Rôle des habitants signale la présence de Jean Pierre Fégot, «monteur de boet» et de sa femme depuis la Saint-Georges (23 avril) de cette année-là jusqu’en 1791. Le document précise aussi qu’ils y vivent et travaillent avec une ouvrière en 1787 et un ouvrier l’année suivante, signe probable d’un certain développement de leur atelier.

Peu après la mort de sa première épouse, Judith-Marie, décédée le 12 ou 18 janvier 1791, Jean-Pierre revint, peut-être en 17937, avec ses enfants dans son village d’origine où il mourut le 23 juillet 1833. Il conservera néanmoins de solides attaches avec les montagnes neuchâteloises où un certain nombre de Faigaux ou d’autres familles de Malleray et de la paroisse de Bévilard séjournèrent et s’installèrent avant ou après lui et où il fera encore un voyage en 18168.

L’installation de Jean-Pierre et de sa famille à La Chaux-de-Fonds avait coïncidé avec celle de son frère cadet, arrivé quelques mois plus tôt. Jean, faiseur d’outil de profession, identifié comme étant «de Malleray» en 1792 et, significativement, «de Motier Grandval» en 1793, y est enregistré comme habitant au Vallanvron depuis la fin de 1784. Il y séjourne peut-être avec son demi-frère David en 1785, puis à nouveau en célibataire de 1786 à 1790. Il y est ensuite mentionné avec sa femme, ce qui signifie qu’il s’est marié entre temps, probablement avant 1789 car le couple a enregistré la naissance d’une fille, Célestine, née cette année-là à La Chaux-de-Fonds9, où la famille séjournera jusqu’en 1795. Cette dernière année, le Rôle des habitants signale aussi la présence au Grand Quartier de «Fredrich-Louis Faigaux de Malleray, ouvrier monteur de boëtes chez Olivier Bourquin» avec la précision qu’il ne devait aucune taxe d’habitation.

Il semble donc que Jean-Pierre ait formé ses fils à son métier et envoyé au moins l’un d’eux travailler à La Chaux-de-Fonds ou pour y compléter son apprentissage. C’est assurément le cas pour Frédéric-Louis qui y arrive peu avant le départ de son oncle Jean. Le nom de Jean Faigaux disparaît en effet en 1796 du Rôle des habitants qui mentionne l’année suivante la présence au Grand Quartier d’une Marie-Anne Fégau en 1797, probablement la sœur de Jean et de Jean-Pierre. On y trouve aussi le nom d’une Nanette (Anne) Fégaux, née Billon, divorcée ou veuve d’Isaac, expulsée du Locle en 1793, ainsi que celui de «Marianne Faigaux de Mallerai», certainement sa fille, à qui la commune de La Chaux-de-Fonds délivre un «certificat honnête» le 30 avril 1809. Cette dernière, accompagné de son mari Bernard Roor, du Wurtemberg, s’arrêta chez son oncle Jean-Pierre à Malleray le 24 mai 1817, «ayant quitté Le Locle à cause de la cherté des vivres, pour retourner dans leur pays le Virtembourg»10. Enfin, le 3 mai 1818, on accorde l’habitation à Abram Faigaux à qui la commune accorde un certificat le 5 mars 1824 pour six ans de domicile. On constate donc que la grande majorité des descendants d’Isaac Faigaux ont séjouné à La Chaux-de-Fonds à la fin du XVIIIe siècle, soit pour y travailler de leur métier d’agriculteur, d’outilleur ou autre, soit pour se former dans l’horlogerie.

A Malleray, Jean-Pierre Faigaux semble avoir exercé avant tout sa profession de monteur de boîtes, du moins jusqu’à l’annexion de la Prévôté au Mont-Terrible qui va provoquer de très graves difficultés d’approvisionnement et de débouchés pour l’horlogerie jurassienne11. Faigaux dut-il, comme tant d’autres12, stopper sa production artisanale et se reconvertir dans l’agriculture et l’élevage? Rien ne permet de l’affirmer! Toujours est-il qu’en 1797, il est officiellement considéré comme « monteur de boîtes »13 alors qu’entre 1812 et 1818 diverses indications de son fils Jean-Pierre laissent supposer qu’il était aussi paysan et même un paysan important14. L’annexion de la Prévôté à la France va provoquer un autre bouleversement dans la vie de Jean-Pierre Faigaux père: il sera choisi par Liomin fils, substitut du commissaire Mengaud pour l’organisation des territoires méridionaux de l’ancien Évêché de Bâle, et nommé premier président du canton de Malleray. Il remplit ces fonctions jusqu’aux élections de mars 1798 où il fut remplacé par Abram Grosjean de Saules parce que, nous dit-il lui-même: «l’ancien maire Charpié et Théodore Charpié laissèrent introduire dans l’urne 90 bulletins de plus qu’il n’y avait de votants15». Le changement de personne est corroboré par le pasteur Théophile Rémy Frêne, de Tavannes, où eurent lieu les assemblées primaires du 21 au 28; elles furent réunies a l’église du lieu et le pasteur, qui assista «par curiosité» a la première, fut convié à la diriger comme étant «le plus vieux de ceux qui se trouvoient là». Frêne commenta le résultat de l’élection en disant que l’on remplaça «Faigaux de Mallerai, dont on était las». Mais il précise aussi que le nouveau président, Abraham Grosjean, de Saules, était le cousin germain d’Étienne, ancien et dernier bandelier de la Prévôte, ce qui paraît assez significatif du retour au pouvoir de l’élite régionale d’Ancien Régime16.

Mais il est fort probable aussi que, cette même année, Faigaux ait été nommé électeur du canton de Malleray à l’occasion des assemblées primaires17. Quoi qu’il en soit, sa carrière politique ne dura pas plus d’une année. L’application de la Constitution de l’An VIII, qui transformait le système électoral et réduisait le nombre des cantons jurassiens du département du Haut-Rhin, allait y mettre un terme. Dès lors, Jean-Pierre Faigaux père n’occupa plus aucune fonction publique, même pas au sein de sa commune où il mena une existence effacée. En 1813, son contemporain Charles-Ferdinand Morel le présente comme un «homme aussi distingué par ses nombreuses connoissances en botanique et en histoire naturelle, que par une modestie telle que ses connaissances sont ignorées de la plupart de ses concitoyens»18. Indirectement, ce jugement est validé par Frêne, proche voisin de Faigaux et parent de Morel, qui avait épousé sa petite-fille Isabelle de Gélieu en 1801. Le pasteur de Tavannes ne cite pourtant Faigaux qu’à trois reprises dans son Journal et seulement en raison de ses brèves fonctions de Président et de son remplacement à cette charge19.

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Eloigné des affaires politiques et se livrant à l’étude de la botanique, de l’histoire naturelle et de l’histoire de sa région, Jean-Pierre Faigaux père n’en resta pas moins attentif à l’actualité politique et sociale de la Grande Nation et aux transformations que le régime français allait opérer dans son village. Ainsi, par exemple, dénonce-t-il sans cesse le relâchement des moeurs qui sembla se manifester sous le Consulat et l’Empire et auquel il paraît avoir lui-même succombé. En effet, il conçut lui-même hors mariage avec Lidie (Lydia) Girod (1775-1840), veuve elle aussi et habitant Champoz, qui mit au monde deux garçons. Ses deux fils du second lit, Ferdinand (†1834) et Victor (†1840), naquirent le 3 décembre 1804 et le 31 octobre 1806. Mais il est vrai aussi que Faigaux finit par faire légitimer ces deux enfants lorsqu’il épousa leur mère le 11 novembre 1824.

Depuis le moment où Jean-Pierre Faigaux père cessa de tenir son Journal, qu’il écrivit de 1791 à 1817, les circonstances de sa vie nous sont pratiquement inconnues. Du reste, même dans ses écrits, il ne nous parle que très rarement de sa famille et encore moins de lui-même. Ni le Journal de son fils Jean-Pierre qui ne cite son père que lorsqu’il lui a emprunté de l’argent, du blé ou du bage, ni celui de son petit-fils Julien, qui n’en fait jamais mention, ne nous renseignent davantage à ce sujet. Parmi les « diaristes » de Malleray, Frédéric-Louis Blanchard est le seul à nous parler un peu du « Vieux Faigaux » comme il l’appelle mais sans nous donner aucune indication sur sa vie que nous sachions déjà20. Son fils Frédéric-Louis a laissé un témoignage direct de l’agonie et des dernières années de son père dans une lettre à sa tante, la Conseillère Perret, veuve de Moÿse, à La Chaux-de-Fonds:

Malleray le 23 juillet 1833

Ma très chère Tante,

Je suis chargé de la part de la famille, frère et sœur, de vous annoncer la mort de notre père, décédé ce matin entre les 6 et 7 heures du matin. Sa mort nous a encore comme surpris, quoique dans son âge très avancé de 86 ans et 7 mois nous dussions nous y attendre de jour en jour. L’on ne peut pas dire qu’il aye eu une maladie pour l’emporter comme subitement. Depuis environ deux ans il avoit perdu les forces ce qui le faisoit rester au lit quoique sans douleur. Il se levoit cependant presque tous les jours quelques heures pour faire ses remarques accoutumé[es]. Sa vue, son ouïe et son parler n’avoient presque pas diminué, mais sa mémoire s’étoit un peu perdue. Ces derniers temps seulement, il faiblissoit sensiblement. Il avoit cependant encore assez de force pour se lever tous les jours et se promener le long de la chambre et encore hier. Il s’est endormi le soir et n’a donné aucune marque toute la nuit qu’il aye quelques douleurs. Il s’est endormi ce matin pour le dernier sommeil sans avoir rien parlé ni fait aucune plainte et aussi doucement qu’une lampe qui s’étient faute d’huile. (…)21

Dans une autre lettre adressée le 30 janvier 1834 à son cousin Ulysse Perret, négociant à La Chaux-de-Fonds, dans laquelle il annonce aussi la maladie de son frère, Frédéric-Louis se plaint des dispositions testamentaires prises par son père:

(…)

A la mort de mon père, nous n’avons pas été surpris des arrangements de famille qu’il a fait. Il a commencé par donne[r] le quart de ses biens à un de ses fils; ensuite pour comble de mauvaise foy, il dresse un mémoire de chicane et de mensonge et fausseté contre [s]es trois enfants du 1er lit qui doit servir et établir les faits dès l’année 1801 et 1802 lorsque mon oncle Moÿse Perret vint nous délivre[r] de ses mains. Il veut faire conter que nous lui avons pris l’usufruit du bien de ma mère et encore pour comble de malheur d’après la loy française qui nous régit encore sa veuve prélève la moitié de son mobilier. (…) ensorte que d’après le plan de mon père défunt, nous serons réduit à peu près à rien (…)22.

Ainsi, en-dehors de sa brève apparition sur la scène politique du Mont-Terrible et outre le témoignage de Charles-Ferdinand Morel, Jean-Pierre Faigaux père ne nous est connu que comme auteur d’un Journal particulier important mais qui ne nous renseigne pas directement sur sa personnalité, son caractère, en bref sur sa vie intime. Néanmoins, l’impression qui se dégage à la lecture de ce document est celle d’un homme cultivé (relativement à son époque, à sa région et à sa condition) très attaché à l’histoire et aux traditions de la Prévôté (son journal commence par le relevé des dates et des événements les plus marquants de l’histoire prévôtoise), porté à l’étude de la nature en général et de la nature humaine en particulier, curieux de tout et, pour tout dire, un peu philosophe, du moins suivant l’image qu’il donne de lui-même dans ses écrits et le témoignage public de ses contemporains. Chez ses enfants, en revanche, et en particulier chez ceux du premier lit, le vieux Faigaux ne laissera guère de bons souvenirs, ayant apparemment été privés de l’héritage de leur mère par sa faute et quasiment exclus de sa succession au profit des fils du second lit et de sa veuve.

1 Archives de la bourgeoisie, registre des bourgeois de Malleray, p. 22.

2 Contrairement à ce que nous avions écrit en 1981, il n’était pas le fils du notaire et géomètre Isaac Faigaux, qui était de la lignée de Sorvilier, éteinte en 1836. Les informations généalogiques fournies postérieurement par Jean-Philippe Gobat ont permis d’éliminer l’erreur et celles apportées par Martial Faigaux de préciser les liens de parenté des Faigaux de Malleray pour la descendance d’Isaac Faigaux.

3 Marius Fallet: “La Chaux-de-Fonds et les Jurassiens”ASJE 1931, pp. 227-267, en particulier pp. 248-249 sur les Prévôtois.

4 Archives de La Chaux-de-Fonds, Rôle des habitants, N° 1, 1763-1797, volume 206.

5 Jean-Philippe Gobat, arbre généalogique manuscrit des Faigaux de Malleray et de Sorvilier au XVIIIe siècle, 1986.

6 Etat civil du Locle, Registre des baptêmes, vol 23 pp. 1720/1763 et registre des naissances.

7 Date donnée par Marius Fallet, op. cit, p. 249.

8Journal de J.-P. Faigaux père, le 1.1.1816.

9 Jean-Philippe Gobat, arbre généalogique manuscrit des Faigaux de Malleray et de Sorvilier au XVIIIe siècle, 1986.

10 Jean-Pierre Faigaux fils, Journal, 24.05.1817.

11 J.-R. Suratteau, op. cit., p. 856: «Avec la réunion à la France, les entraves douanières et l’établissement du système des patentes allaient lourdement grever l’expansion de l’horlogerie artisanale pratiquée par des travailleurs semi-ruraux ne consacrant qu’une partie de leur temps à cette activité».

12 On comptait 70 horlogers pour tout le canton de Malleray en l’an VI et 19 seulement en l’an VII (Suratteau, op. cit., p. 857 et suivantes.

13 Voir Suratteau, op. cit., note 81, p. 672.

14 On remarque en effet que J.-P. Faigaux fils emprunte régulièrement des grains (blé, bage) et de l’argent à son père. Autre signe de l’importance du train de paysan de J.-P. Faigaux père: en 1813, il possédait 4 boeufs (voir J.-P. Faigaux fils, man. cit., le 2.8.13).

15 Voir J.-P. Faigaux père, le 23.9.1798, p. 23 (copie Frey).

16 Théophile Rémy Frêne, Journal de ma vie, p. 2949.

17 La seule indication que nous ayons sur les électeurs de Malleray se réduit à la mention de la profession de l’un d’eux: il était monteur de boîtes. Cela peut laisser penser qu’il s’agit de Faigaux car, par ailleurs, celui-ci nous donne dans son journal les indemnités allouées aux électeurs (voir à ce propos, Suratteau, op. cit., p. 688 et J.-P. Faigaux père, le 13.11.1799, p. 23 copie Frey).

18 Voir C.-F. Morel, op. cit., p. 195.

19 Frêne, op. cit., pp. 2937, 2949-50.

20 En 1824, Blanchard nous annonce les promesses de mariage de Faigaux père et, en 1833, sa mort mais d’une manière très laconique.

21 Lettre de Frédéric-Louis Faigaux à Madame la conseillère Perret, aux arbres près de La Chaux-de-Fonds, de Sonceboz. Musée historique de La Chaux-de-Fonds, n° 1345. Document signalé à Cyrille Gigandet en février 1982.

22 Lettre de Frédéric-Louis Faigaux du 30 janvier 1834 à Ulysse Perret, négociant à La Chaux-de-Fonds. Musée historique de La Chaux-de-Fonds, n° 1339. Document signalé en février 1982 à C. Gigandet.

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